samedi 12 mai 2018

La photographie aérienne

Parce qu'il ne faut pas laisser la photo aérienne dans les seules mains des geeks et des joueurs mais qu'il faut aussi que les photographes investissent l'espace, j'ai décidé de franchir le pas et de m'équiper d'un objet volant identifié et photographique. Il est vrai que je suis un peu joueur et geek, mais c'est en tant que photographe que je prétends me lancer. 
Jura, France
L'élément déclencheur, aussi surprenant soit-il, est le salon de l'emploi, auquel j'ai participé - comme à celui de l'entrepreneur d'ailleurs -, salon dans lequel était présent un photographe et un seul, un formateur au pilotage de drones ! Certes, il n'était pas vraiment photographe car son métier est de former au pilotage et non à l'image mais dans la plupart des cas, c'est pour de la surveillance vidéo ou pour de la photo professionnelle. Le cinéma en a aussi besoin mais on se rend vite compte alors qu'il faut travailler à deux : un pilote l'engin volant proprement dit et un autre gère la caméra. 
Jura, France
Pour la photographie, je m'en sors seul mais il est souvent nécessaire que je me déplace puis que je me stabilise pour envisager l'acte photographique. La caméra n'est pas forcément orientée devant le drone, dans son sens de déplacement, mais souvent en-dessous donc il faut regarder le drone dans le ciel pour le conduire où bon nous semble et non en regardant l'écran de contrôle qui retransmet l'image caméra (c'est en plus une obligation légale en France, ne pas perdre de vue son appareil). Le mouvement de la caméra n'est pas très fluide mais se produit par à-coup, certainement du fait que je n'ai qu'un modèle bas de gamme.
Yonne, France
J'ai opté pour un petit drone facile à transporter mais dont le plus grand défaut est la faible autonomie. Pour limiter le prix d'achat, on utilise notre smartphone comme écran de pilotage (il se trouve que j'en ai un depuis quelques années), en le connectant sous les manettes de contrôle (quelques adaptateurs permettent d'assurer la compatibilité avec les marques les plus courantes). Comme pour la photographie classique, il est plus facile de séduire avec des images exotiques d'endroits jugés paradisiaques que par des photographies de la ville où l'on vit au quotidien. Et c'est ce qui frappe quand on se penche sur les publications faites par les droneurs. Mais quand on veut imaginer une autre photographie, on est, en France, pris en étau par la réglementation qui interdit le vol dans les villes et les lieux publiques. Ça évite d'être indisposé par tous les casse-pieds. Il faut réinvestir les limites des banlieues et les campagnes alors !
Alicante, Espagne

lundi 12 mars 2018

Publication Gare de l'Est

Quand on a vécu en Russie, que l'on s'intéresse à la vie de cette région, du Caucase au Balkans, on est enchanté de découvrir qu'il y a une très belle revue francophone, éditée chez l'Harmattan, spécialisée sur cette zone géographique. Son format 20x24 est très agréable et sa parution semestrielle lui permet de regrouper une trentaine d'articles ou reportages, par numéro, ce qui donne à chaque tome une richesse incroyable. Les photos sont très nombreuses, de grande qualité.
Le numéro 8 - 280 pages donc vous voyez c'est du sérieux - a une saveur pour moi toute particulière car il intègre un photo-reportage de 14 pages sur le Kamtchatka, que j'ai réalisé en 2017.

On ne trouve pas "Gare de l'Est" dans toutes les librairies mais les points de vente sont détaillés sur le site :
https://www.garedelest.org/component/content/article/90-divers/276-liste-des-librairies-ou-nous-trouver
Il est également possible de commander au numéro ou de s'abonner :
http://abonnement-garedelest.org/
Allez-y, foncez, vous ne le regretterez pas !

mardi 2 janvier 2018

Moskoop Paris 2017-2018


MosKoop : exposition de la coopérative russe d'artistes contemporains  - venus spécialement de Moscou - à la librairie du Globe (67 bd Beaumarchais, Paris) entre le 20 décembre 2017 et le 12 janvier 2018.
Plus de vingt artistes russes et français, ayant vécu ou vivant à Moscou, présentent, ensemble, leurs travaux de dessin, peinture, photographie et techniques mixtes.
Parmi ces oeuvres, plusieurs photographies de Christophe Gibourg, prises à Moscou, en Sibérie et au Kamtchatka. 

L'occasion de découvrir aussi la libriairie du Globe, spécialisée dans la littérature russe, éditée en français et en cyrillique.
La salle d'exposition se trouve au sous-sol.





mercredi 29 novembre 2017

De la lumière dans la nuit

Exposition de photographies de Christophe Gibourg à la librairie du Globe (67 bd Beaumarchais, Paris) à l'occasion de la rencontre entre Veronika Dormanet Marc Crepin autour de leurs livres sur la Russie.

A partir de ce jeudi 30 novembre à 19h30.
"Ces photos russes de Moscou et de Sibérie sont des instants suspendus qui font écho à toutes ces nuits historiques, à ces évènements que certains voudraient laisser dans l'ombre. La nuit va-t-elle engloutir la lumière ou la lumière va-t-elle avoir raison de l'obscurité ?"

jeudi 16 novembre 2017

Grèce

Athènes, octobre 2017
La vie en Russie est terminée. Quatre années ont passé et il nous faut retourner vivre en France. Pas question de se plaindre, nous avons eu une grande chance de pouvoir découvrir cette autre vie. Il faut maintenant se réadapter à l'ancienne sans avoir l'impression de faire machine arrière. De nombreux amis sont déjà revenus, aussi, en France, après avoir vécu là-bas. Nous retrouvons nos repères géographiques, nos voisins sympathiques. Tatiana, une professeur de russe adorable vient à la maison entretenir et approndir la langue cyrillique pour les enfants qui vont la présenter au bac dans quelques années. C'est une partie importante de leur vie, il n'est pas question pour eux de refermer la porte et d'éteindre la lumière. Notre oreille distingue désormais la langue de Pouchkine à tous les coins de rue. C'est incroyable comme on peut en entendre partout ! Et il y a plusieurs évènements autour de la Russie à Paris : expositions, livres, festival de cinéma... Il est vraisemblable que cela n'est pas nouveau mais que c'est seulement maintenant que nous y sommes sensibles. J'ai même pu boire un verre de kvas, ce n'était donc pas un rêve ! Car se retrouver dans la même maison peut parfois donner l'impression que l'on s'est endormi longtemps et que rien n'est réel. Quelques heures d'avion et votre vie change. Déjà deux mois et pôle emploi, par exemple, ne veut pas reconnaître mon statut de salarié licencié malgré les promesses faites en 2015. Personne ne nous attend ni ne nous ouvre les bras. C'est une nouvelle expatriation mais avec moins de surprises car on maîtise la langue, on connait ses sourires qui cachent une absence totale de solidarité. On avait voulu oublier cela et peut-être rêvait-on d'être accueilli comme l'enfant prodigue de retour au pays. Et bien non. La France n'est pas une terre d'accueil, le témoignage des migrants nous le montre tous les jours et dans des proportions sans commune mesure. L'angoisse de revenir en arrière, alors que la pendule tourne de plus en plus vite, me pousse vers la photographie plutôt que vers l'informatique pourtant pourvoyeur de davantage d'emplois.
Delphes, octobre 2017
Les première vacances scolaires nous entrainent, pour la première fois, en Grèce, découvrir un nouveau pays d'Europe avec une température plus clémente que celle de Paris en octobre. Le grec est tellement proche du cyrillique que nous sommes encore un peu en Russie. A notre grand plaisir.
Stade de Delphes, IIIème siècle avant JC, octobre 2017
Les lumières de la côte et la mer au clair de lune, Grèce 2017


dimanche 1 octobre 2017

Kamtchatka part 9 et fin

Le brouillard est de plus en plus bas, à ne plus savoir si les brumes que nous traversons viennent du ciel ou de la terre. Plus loin encore, une partie de la coulée de lave est plate et est constituée de plissements ; elle contourne un petit volcan, à la manière d’un glacier se frayant un passage entre les montagnes. Il est temps de rebrousser chemin. Nous repartons par le même itinéraire, légèrement différent compte tenu des changements de lumière et de température. Mais il aurait eu véritablement un autre aspect si le soleil avait pu avoir raison des nuages. La journée n’est pas terminée. Nous avons le temps de nous rendre sur un site un peu plus bas. Une heure de Kamaz et nous sortons du coton et retrouvons le soleil, et une végétation plus dense. Le sol est toujours fait de graviers noirs mais de nombreux arbres ont repris vie. Certains font plusieurs mètres de hauteur. Une forêt nouvelle de conifères, d’un vert clair, illumine le paysage. Elle rejoint, au loin, la forêt ancienne, de couleur beaucoup plus foncée. Les fleurs sont plus nombreuses. Et malheureusement, les moustiques ont aussi repris possession du lieu. C’est infernal.

Nous sommes ici car on peut accéder, au prix d’une escalade à la portée de tous, à une grotte sous la lave. La verdure entoure le lieu mais, dans la profondeur d’un petit cratère, nous pouvons nous faufiler dans une brèche. Evidemment personne ne nous a prévenu de la nature de l’expédition et nos lampes frontales sont dans les tentes. Alors, à la lumière de téléphones portables (car heureusement, même ici, sans l’espérance d’aucun réseau, quelques uns n’ont pu se séparer de leur nouvel organe), nous découvrons un dôme noir strié, comme une écorce, ou composé d’alvéoles imparfaites, comme la structure de la Lune vu depuis la Terre. Pas de stalactite, pas de stalagmite. Ni moustique, ni chauve-souris. Le volume est équivalent à celui d’une grande salle, haute de plafond. Mais dans le noir presque complet, l’intérêt de prolonger la visite reste limité. Retour au camp de base, lui, toujours dans la brume. Une fenêtre dans la couche nuageuse, à l’horizon, nous fait profiter d’un original coucher de soleil. Vite, je grimpe sur le gros rocher dominant le camp. Libre. Libre de regarder le temps qui passe, dans un paysage d'une autre ère.
Quelques points d’eau sibériens ont été installés pour permettre de se laver : un récipient d'une capacité de deux litres et quelques, est placé à un mètre cinquante du sol, et une tige métallique placée dessous, en plein centre, permet, en la poussant vers le haut, de laisser couler un filet d’eau. Il fait froid mais je sors bravement ma brosse à dents. Devant moi, dans cette salle de bain en plein air, un russe, torse nu, fait tranquillement sa toilette. Je ne suis donc pas si libre que cela, prisonnier de ma frilosité ! Le lendemain, avec un ciel un peu plus clair, les guides nous proposent de retourner sur nos traces d’hier et de monter plus haut. Je négocie une sortie en solitaire pour faire des photos mais de l’autre côté, où ne nous sommes pas allé, et où j’ai aperçu une autre coulée de lave noire très belle, descendant directement du grand volcan nous dominant. Le guide m’autorise à partir seul mais en restant visible car il peut toujours y avoir des ours. Compte tenu que nous n’en avons pas vu l’ombre depuis que nous sommes dans cette zone quasi désertique, ça ne m’inquiète pas le moins du monde. Le petit déjeuner avalé, je m’éloigne, trop excité d’être enfin seul, de pouvoir choisir de quitter les chemins, tous les chemins. Comme la dune de sable, qui peut être ferme ou au contraire, se dérober sous les pieds, la montagne noire de scories peut être gravie à certains endroits mais à d’autre, le pied s’enfonce et la progression est plus chaotique. Mais quel plaisir de patiner ainsi d’impatience, d’aller plus haut, plus loin mais lentement, et d’y arriver essoufflé ! Un des versants de ce volcan est jaune de lichen, cet autre est noir avec une seule fleur jaune en plein milieu, et le suivant, deux cent mètres plus loin, est moitié orange, moitié noir. Et la séparation des couleurs se fait en ligne droite. Entre les deux, une autre pente grise recouvertes de cailloux de toutes les tailles, le résultat d’une pluie de pierres. Ça donne l’impression d’arriver sur la Lune. Et plus en aval, en me rapprochant de la coulée noire grimpant jusqu'à la base du Tolbatchik, un névé recouvert partiellement de poussière noire, après que le vent ait sculpté la neige en une multitude de petits cônes, reprenant en miniature le relief de la chaîne de volcans du Kamtchatka.

La mosaïque est étonnante et les différents tons sont doux. Les lignes se poursuivent plus bas avec les traces d’un véhicule qui est passé il y a déjà… un certain temps, avec, les longeant, une séries de pas, humains ceux-ci. Mais de l’autre coté des ombres creusées par les roues, il y a de gros ronds qui pourraient être les empreintes d’un ours. Ce monde vide a besoin d’histoires !
Quel plaisir de se coucher dans ce sable vierge ! Comme la neige immaculée dans lequel le skieur est le premier à glisser, les scories noires mais propres (elles ne laissent aucune trace au toucher à la différence d’une cendre) épousent la forme du corps. Ce n’est pas pour le plaisir de se rouler comme un animal dans la boue – la nature de ce terrain est plus proche du gravier que du sable fin des dunes du Sahara - mais pour photographier une fleur devant un grand volcan en partie enneigé et avec un nuage accroché à son sommet, comme un poisson pilote après une raie Manta. Le sol est tiède, sa couleur et la nature de la roche participent à l’emmagasinement de la chaleur, et sa fermeté le rend très confortable. Mais je ne suis pas là que pour ça, je n’ai que quelques heures pour moi sur cette planète. Un vrai prince. Je suis prêt à parler à un renard ou à un ours. En redescendant, les blocs de roches jaunis de lichens m’évoquent des images, non plus de la Lune, mais de la planète Mars. Je crois que me références en matière de déserts et d’espaces infinis s’arrêtent là. En me rapprochant de ce nouveau relief, je trouve de vrais petits massifs de végétations de plus d’un mètre de long et des touffes d’herbe sur près de quatre mètres. A ce rythme là, je vais bientôt découvrir une oasis ! Et, sur le pourtour de ces grandes herbes, plusieurs fleurs bleues à clochette. Ce qui n’aurait pas arrêté mon regard dans la campagne française, prend soudain une toute autre valeur. Un insecte butine. Le premier et le dernier que je verrai dans toute cette zone. J’exclue le moustique qui n’est pas vraiment un insecte mais une erreur de la nature. Personne n’est parfait.

La nuit passe et il faut maintenant redescendre sur terre en retraversant la forêt et affronter le village aux mille milliards de moustiques. Avant cela, nous nous arrêtons non loin de la forêt, sur le plateau, où nous avions vu en arrivant des fleurs vives, complètement isolées sur le sol noir. Nous ne voyons pas les bleues clair mais en trouvons quelques une de violettes. Le site est parfait. La pente est légère, les volcans sont derrière nous et devant – avec un ciel clair et quelques jolis nuages très mobiles –, s’étale la forêt à l’infini. Des centaines de mètre de sol nu avec pour seul relief des plantes minuscules, éloignées les unes des autres. On ne les voit pas de loin. Nous finissons tous assis ou allongé sur ce revêtement des plus confortables. Idéal pour se coucher devant les fleurs rases ; certaines sont sans tige, ne laissant aucune prise au vent. Le volcan le plus haut reste coiffé de nuages. Aucune envie de quitter cette zone. Ce sera surtout synonyme de retour.
Un camion Kamaz arrive vers nous. Il monte depuis la forêt. Orange et blanc, comme le notre. J’assiste à notre arrivée. La boucle est bouclée, le temps se répète. La descente sera plus rapide que la montée, cela va sans dire mais pas sans heurts. Nous sauterons de nos sièges, les arbres défileront en boucle, derrière les fenêtres. La tête dodelinera à gauche puis à droite mais sans musique. Les heures vont passer, les kilomètres très certainement se succéder mais ce sera toujours les mêmes troncs, les mêmes branches qui viendront cogner la carrosserie. Le village. Un magnifique cheval, seul, au milieu de la route, vient à ma rencontre. Et le lendemain matin, au moment du départ, un volcan bien visible, en plein contre-jour, laisse échapper une fumée épaisse. Le Kamtchatka nous salue. 

vendredi 15 septembre 2017

Kamtchatka part 8

Nous sommes bien sortis de la forêt, nous la dominons, notre regard va aussi loin que nous le permettent les nuages et la brume qui s’étendent à l’horizon. Nous roulons au milieu d’une multitude de petits volcans noirs. Nous nous arrêtons entre deux d’entre eux. Au sol, des pierres ont été disposées en une série de cercles concentriques d’une dizaine de mètres de diamètre. Un repère pour les camions ou pour les hélicoptères ; nous en verrons un se poser à quelques mètres, une fois notre ascension commencée. Nous avons, par chance, évité de recevoir la tonne de poussière soulevée par le souffle des rotors. Un autre Kamaz, semblable au notre, était déjà sur le site. L'Homme a-t-il peur de l'isolement ou les agences de voyage ne comprennent-elles rien aux motivations des citadins qui partent dans les contrées éloignées et désertiques ? "Ce petit volcan là, on le connait, il y a un petit chemin déjà emprunté qui mène jusqu’en haut. On sait que l’on va trouver des bouches de chaleur, que le morceau de bois que l’on ramassera dans cet espace minéral – trouvé là par hasard - va s’enflammer après y avoir été introduit, comme si nous étions très proche du magma."
Au pied de ce volcan, se trouve une énorme pierre, semblable à un boulet de plusieurs mètres de diamètre. Elle est venue par les airs, lors d’une violente éruption. Une plaque commémorative y a même été fixée. La montagne est composée d’une roche noire qui, par moment, devient grise puis rouge avec des reflets allant jusqu’au violet. Nous voyons devant nous une belle colline en forme de dôme. Derrière nous, plusieurs autres dessinent une silhouette allongée, le tout de couleur sombre se découpant sur un ciel nuageux avec des éclats de bleu, au gré du vent. Et quand on redescend, le petit volcan présente une vue de profil ; sa forme conique se termine par un sommet concave, comme on peut se représenter le stéréotype de ce relief. Mais, depuis le sommet voisin, plus haut, on est face à une grande coulée de lave refroidie qui prend naissance sous nos pieds. Le cratère lui-même n’existe plus, il ne subsiste qu’un coté. Une sorte d’immense toboggan gris et noir traverse le paysage jusqu’à la forêt, qui plusieurs kilomètres au sud, redéploie son manteau vert.
Par endroits, des taches jaunes apparaissent, plus ou moins grandes, plus ou moins denses. Ce sont des lichens, la première végétation à se développer sur la roche volcanique. Nous reprenons notre véhicule pour nous rendre jusqu’à la forêt ensevelie. Une éruption, en 1975, dura un mois et demi. Une vaste zone de toundra et de forêts fut recouverte d’un épais manteau de scories. Au loin, on aperçoit des troncs gris. Sur le site, nous sommes face à des arbres morts, toujours debout, assez espacés. Il s’agit des sommets des grands arbres émergeant d’une forêt recouverte par dix ou vingt mètres de cendres. Après plusieurs décennies, le sol est dur et des pousses vertes d’épicéas refont surface, se détachent visuellement de ce monde noir et blanc. Nous sommes dans une forêt sans bruit, sans animaux, sans feuilles mortes ni champignons. Une forêt sans beaucoup d’ombres. Le spectacle est surréaliste. Au dessus de ces cimes, entre les restes de troncs, la silhouette d’une multitude de volcans se dessine. Dans une direction, on devine un grand plateau noir ; au-delà, l’horizon est masqué par un cône volcanique aux couleurs rouges maquillés par des plaques jaunes. Un des arbres montre une énorme excroissance à la limite de sa cime, soit encore à six mètres de ce nouveau sol : c’est un nid, un gros nid de rapace certainement, qui a été calciné, si ce n’est par les flammes, par la chaleur violente qui a régné après l’éruption. Et il est toujours là, comme fossilisé.

Nous rejoignons le camp de base où nous allons planter nos tentes pour quelques jours et surtout quelques nuits. Les infrastructures communes justifiant le rapprochement avec d’autres groupes se limitent à des toilettes sèches. Trois maisons en bois sont construites ou en cours de construction mais nous n’y avons pas accès. Réservation VIP ? Notre grande tente de cuisine est proche d’une autre. Cela permet de partager le feu de camp et de faire quelques rencontres. Nous pouvons observer la technique des sibériens pour fendre les bûches. Une fois la hache plantée dans le rondin, l'outil est retourné et frappé sur le sol - ou sur un autre morceau de bois - avec le fer et le rondin tournés vers le haut. C'est-à-dire que c’est le bois du manche de la hache qui heurte le sol et non le bois que l’on cherche à fendre. Et, malgré tout, la lame s'enfonce et c'est en deux parties que finit la bûche. Notre aide cuisinière rejoint l’autre groupe qui est plus important que le notre. Leur cuisinier à une fille, espiègle, qui vient jouer avec toutes les bonnes âmes disponibles. Elle n’est pas encore trop grande et je peux lui faire faire l’avion, comme disaient mes enfants : je la tiens par les mains, ou les poignets, et la fait tourner autour de moi jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus le sol et qu’elle vole. Elle est ravie. Mais quand la nuit vient, il reste une énorme pollution sonore : un groupe dîne dans le chalet derrière notre tente avec de la lumière électrique produite par… un groupe électrogène ! Vive la nature !
Le sol est composé principalement de sable noir, d’un grain assez épais évoquant immédiatement les roches que l’on trouve éparpillées sur le sol entre les collines qui nous entourent. Ces roches sont très découpées et de tailles très variables. Elles peuvent être posées sur le sable, comme n’importe quelle pierre, ou constituer des massif de plusieurs mètres avec des touffes d’herbes, des mousses, quelques fleurs. L’ensemble est très esthétique et semble avoir été dessiné par un jardinier paysagiste. Disons plutôt, comme souvent dans l’art, que l’homme a imité – consciemment ou non – ce qu’il a vu autour de lui. Au milieu de cet espace très aride, très proche de nos tentes, nous voyons de petits animaux passer à toute vitesse. On parvient à les observer à une certaine distance. Ils se dressent sur leurs pattes arrière et nous surveillent avant de disparaître dans leur terrier. Je pensais qu’il s’agissait de la marmotte du Kamtchatka mais c’est plus petit, plus fin, avec un pelage brun tacheté de blanc. Ce sont des sousliks – суслик –, des écureuils terrestres. Ils ne sont pas venus jusque dans nos tentes chaparder. Mais il est vrai que dans les régions où les ours sont très présents, il est impératif de n’avoir aucune alimentation dans ses affaires personnelles. Tout est stocké dans la cuisine collective et si un ours y fourre son nez, il peut certes tout ravager mais il ne tuera personne.
Le lieu de bivouac n’est pas trop venteux ; il ne pleut pas mais les nuages sont toujours là et on peut les voir défiler à l’horizon lors du coucher du soleil. Aucune nuit ne nous laissera l’opportunité de contempler un ciel étoilé. C’est pourtant un spectacle éblouissant quand on est loin des villes. Le lendemain, nous partons marcher sous le brouillard. Un groupe est parti plus tôt pour monter plus haut. Je choisis le groupe des femmes, plus cool, me laissant plus d’opportunités de flâner pour prendre des photos. Et mes genoux m’obligent à un peu de retenue vis-à-vis d’éventuelles performances sportives, quelle que soit la frustration que doive endurer mon ego. J’ai été bien inspiré car nous croiserons en montant, le groupe des courageux qui redescendent sans qu’ils soient allés aussi loin que prévu, car ils ont essuyé un grain, une vraie pluie. Ce qui ne sera pas notre cas.
Sous le plafond bas de nuages gris, nous apercevons une chaîne de montagnes, des volcans aux flancs partiellement enneigés, parcourus de rayures. Ces tâches claires sont semblables à des pelages d’animaux et rappellent celles que nous avons pu apercevoir, quelques jours plus tôt, de la fenêtre de l’hélicoptère. Nous sommes arrivés au pied d’une immense coulée de lave refroidie. Des tonnes de pierre noire aux formes les plus variées s’étalent sur des kilomètres, à perte de vue. Mon désir immédiat est d’escalader cette autoroute improvisée, sortant directement d’un volcan en irruption. Mais au-delà du plaisir des yeux, il est très difficile de progresser, à pieds, dans ces éboulements. Donc une fois la première excitation passée, nous reprenons le chemin le long de la coulée de lave pour aller chercher, plus haut, un passage praticable devant nous conduire vers le haut de cette zone éruptive, différent, encore chaud mais résultant de la même activité volcanique récente de 2013.

Mais en attendant, la roche fait des petits plis parfois sur plusieurs mètres, comme un liquide épais figé brutalement. A d’autres endroits, des fissures profondes laissent croire que l’on va enfin découvrir le centre de la Terre. La pierre volcanique grise laisse voir, dans son épaisseur, des strates de couleur ocre, orange, rouge. Les variations de formes sont infinies mais les lignes restent tout de même courbes, hormis les cassures. Par exemple, ici, sur le bord de la coulée, je vois le corps disloqué d’un chevalier géant sorti directement d’une œuvre de Miyazaki. Plus loin, la croûte terrestre s’est soulevée laissant voir des fils, comme si la matière n’était rien d’autre que du fromage fondu ou du chocolat coulant. Il est vrai que nos références, dans la vie urbaines, de matières pouvant changer d’état et devenir liquides se retrouve essentiellement dans l’alimentaire. Certaines pâtes se figent en cuisant et gardent cet état durci une fois refroidi. La comparaison ne s’arrête pas là car la roche volcanique est aussi aérée et légère du fait principalement qu’elle comporte de nombreuses poches ou alvéoles ayant contenues des gaz.
Le sol sur lequel nous marchons est une terre très noire, parsemées de minuscules éclats de roches tout aussi foncés et de petits éclats ocres. Comme par miracle, une herbe, une mousse, une fleur ont pris racine au milieu de cette matière, si hostile au premier regard. Il reste aussi, du dernier hiver, bien que nous soyons à la fin du mois de juillet à 1500 mètres d’altitude, des plaques de neige, des névés. Nous arrivons à la hauteur d’un cratère de couleur rouge sombre mâtiné de noir et de plaques de lichens jaune-vert au premier plan. Ces tableaux sont comme des œuvres d’art au milieu d’un univers monochrome.
Nous continuons de monter, doucement. Nous sommes maintenant au milieu de la coulée de lave. Il faut faire attention où l’on met les pieds pour ne pas se les tordre. Le ciel s’est assombrit et, sous le brouillard, au loin, devant nous, nous voyons clairement les pierres fumer. La coulée prend plusieurs directions mais nous choisissons de continuer vers le sommet. Nous n’irons pas jusqu’en haut. La coulée se perd et se divise entre plusieurs collines. Nous retrouvons des sommets rouges et des lichens très clairs mais le sol n’est toujours qu’un amoncellement de roches brisées chaotiques avec des bouches de chaleurs, de plus en plus nombreuses, qui laissent échapper une fumée intrigante. La température est très élevée à certains emplacements. On se penche sur les failles pour essayer de voir le plus profondément possible, mais nous ne trouvons que de l’obscurité ou des pierres. Seul un endroit laissera voir, à certains d’entre nous, une couleur rougeoyante, à travers une brèche, sous une première couche de pierre sur laquelle nous pouvions marcher. Une photo en témoigne. Pour un peu de repos, il est facile de s’asseoir car la roche laisse émerger des protubérances de toutes les tailles. Il suffit de veiller à ce qu’elles ne soient pas brûlantes mais, dès qu’on est éloigné de cinquante centimètres du sol, la chaleur est moindre. Malheur à celui qui a un pantalon léger en coton et qui est reste trop longtemps au dessus d’un point chaud – car la partie inférieure d’une jambe peut facilement brûler, l’un d’entre-nous en a fait les frais. Malheur à ceux qui déposent leur sac à dos sur le sol, donc à une température très élevée – car les parties plastifiées fondent, deux d’entre-nous en ont fait les frais. Nous sommes pourtant quatre ans après l'éruption volcanique !

A suivre